Le mirage de l’excellence ankylose la culture/El Wely Sidi Heiba

سبت, 18/07/2026 - 20:30

La véritable grandeur d'une nation ne réside pas dans le discours qu'elle tient sur elle-même, mais dans l'apport durable qu'elle offre au patrimoine intellectuel, artistique et éthique de l'humanité.

Or, les crises qui affectent le champ culturel ne sauraient être exclusivement imputées à l'insuffisance des ressources matérielles ou financières. Elles procèdent, plus fondamentalement, d'une déficience de la vision stratégique, d'une hiérarchisation inadéquate des priorités et d'une incapacité à édifier des institutions aptes à convertir les idées en politiques culturelles pérennes. Lorsque l'écart entre les proclamations et les pratiques devient structurel, l'autosatisfaction tend à se substituer à l'exercice de l'autocritique, tandis que le recours au passé s'impose comme un mécanisme compensatoire face aux insuffisances du présent.

Dans un pays où l'héritage symbolique demeure particulièrement valorisé, le milieu intellectuel et culturel se trouve confronté à une contradiction manifeste caractérisée par une profusion de discours sur la culture qui coexiste avec une relative faiblesse des réalisations effectives. En dehors de quelques initiatives individuelles dignes d'intérêt, les institutions culturelles indépendantes restent peu nombreuses et peinent à assurer la continuité de leurs actions. Les infrastructures nécessaires à la production et à la diffusion du savoir - théâtres, maisons d'édition, imprimeries modernes, centres de recherche et établissements culturels - demeurent insuffisamment développées pour soutenir une dynamique de création susceptible de s'inscrire durablement dans le paysage national et international. Dès lors, la culture apparaît davantage comme un objet de discours que comme un véritable levier de transformation sociale.

Cette situation favorise bien évidemment l'émergence d'une culture de la complaisance, dans laquelle la valorisation du passé et l'exaltation de l'identité nationale prennent fréquemment le pas sur la dénonciation des insuffisances du présent et la critique étant perçue moins comme un instrument d'amélioration que comme une remise en cause de la légitimité des acteurs. Les reconnaissances symboliques tendent à remplacer l'évaluation fondée sur des critères objectifs, tandis que les logiques de légitimation réciproque entretiennent l'illusion d'une excellence dont les fondements institutionnels demeurent fragiles. Ce recours au passé, s'il peut servir de socle identitaire, devient souvent un refuge qui fige l'héritage en musée et décourage toute réinterprétation vivante, au risque d'étouffer l'innovation au nom de la préservation.

Parallèlement, le capital culturel constitué au cours des premières décennies de l'indépendance connaît un processus d'érosion progressive sous l'effet des profondes mutations induites par la mondialisation. Celle-ci, dotée d'une remarquable capacité de diffusion des normes, des références et des modèles culturels, ne constitue pas en soi une menace. mais offre même des ressources inédites en termes d'accès aux marchés, aux réseaux et aux formats innovants. Toutefois, en l'absence d'un projet culturel cohérent et structuré, elle favorise davantage l'imitation que l'appropriation créatrice, substituant progressivement la reproduction de modèles exogènes à l'élaboration de productions originales enracinées dans les réalités locales. Le vrai problème n'est donc pas la mondialisation elle-même, mais l'absence de médiation capable de traduire, d'adapter et de métisser ces influences pour en faire des ressorts de création originale.

L'interaction entre cette pression externe et les fragilités internes du système culturel contribue à renforcer les pratiques de consommation culturelle au détriment des capacités nationales de création et d'innovation. La réussite tend alors à être associée à la reproduction de schémas importés plutôt qu'à la conception de réponses originales adaptées aux contextes locaux. Ce phénomène alimente un affaiblissement de la confiance collective dans le potentiel créatif national et réduit progressivement la culture à une fonction de réception plutôt que de production du savoir et du sens. Dès lors, la culture se trouve prise dans un double mouvement contradictoire à savoir une ouverture formelle aux influences étrangères d’une part, et une fermeture réelle à la critique interne et à l'expérimentation d’autre part.

Dans cette perspective, une véritable renaissance culturelle ne peut résulter ni de la multiplication des hommages, ni de l'accumulation de distinctions honorifiques, ni de la seule invocation des grandeurs passées. Elle suppose une reconnaissance lucide des insuffisances existantes, un investissement durable dans les institutions culturelles, la consolidation de la liberté critique, le soutien à la création intellectuelle et artistique ainsi que l'inscription de la culture au cœur du développement social. Concrètement, cela implique de décloisonner les politiques culturelles en les articulant étroitement avec les politiques éducatives, économiques et d'aménagement du territoire. Cela requiert également l'instauration d'évaluations indépendantes et publiques, fondées sur des indicateurs qualitatifs - impact social, rayonnement, diversité, innovation - afin de sortir du cercle de la légitimation réciproque. Encourager des espaces de critique autonomes, des revues, des plateformes de débat non inféodées à des réseaux, est tout aussi indispensable pour que la controverse devienne un moteur de progrès et non une menace.

Une culture qui ne produit ni connaissances nouvelles, ni institutions solides, ni espaces favorables à l'innovation est inévitablement vouée à un déclin progressif de son influence. À l'inverse, une culture vivante se distingue par sa capacité à faire du débat critique un moteur de progrès, de la pluralité des idées une richesse collective et de l'excellence des réalisations le principal fondement de sa légitimité. En définitive, la valeur d'une nation ne se mesure pas à l'image qu'elle projette d'elle-même, mais à la contribution effective qu'elle apporte à l'enrichissement du patrimoine intellectuel, scientifique, artistique et moral de l'humanité. C'est à ce prix que le paysage culturel pourra échapper à ses paradoxes et retrouver une dynamique de création digne de ce nom.